La culpabilité
Suite à l'instant d'échange partagé autour de la culpabilité, j'ai souhaité prolonger la réflexion par écrit.
Cet article reprend et approfondit les questions posées ce soir-là : qu'est-ce que la culpabilité, réellement ? En quoi diffère-t-elle de la honte, du regret ou du remords ? À quoi sert-elle et pourquoi devient-elle parfois si envahissante ? Comment se construit-elle à travers l'éducation, les normes sociales, les mécanismes de contrôle intériorisé ? Et surtout : comment l'apprivoiser, sans chercher à s'en défaire ni à s'y enfermer ?
Nourri de philosophie, de psychologie et de sociologie, ce travail s'adresse à toute personne qui s'est un jour reconnue dans ces phrases : « Est-ce que j'ai vraiment le droit ? », « J'aurais dû faire autrement », « Je m'en veux… »
Vous trouverez l'intégralité de cette réflexion ci-dessous.
Si ces questions font écho à votre propre vécu, n'hésitez pas à me contacter pour un accompagnement personnalisé.
1. Qu’est-ce que la culpabilité ?
a) Définition
A chaque instant nous pouvons en ressentir, ce sentiment désagréable qui nous colle à la peau et que l’on va même intégrer sournoisement : de la culpabilité. Elle est une émotion humaine universelle. On peut la ressentir à différents moments de notre vie : après une parole blessante, un conflit, un choix difficile ou parfois même sans raison apparente, sans comprendre exactement pourquoi.
Savons-nous seulement ce que c’est ?
Très simplement, pour appréhender la culpabilité nous commencerons par la définir car il est nécessaire, dans un monde social, de bien s’entendre sur la signification des mots que nous utilisons pour éviter bien des incompréhensions…
Le Robert - Dictionnaire de la langue française dirigé par Alain Rey retrace l’évolution du mot « culpabilité » ainsi :
Malgré les siècles passés, le terme « culpabilité » renvoie à l’idée de faute morale et de responsabilité.
Plus accessible, Le Larousse en ligne définit la culpabilité comme :
En résumé, la culpabilité suppose donc : l’idée d’une faute, un sentiment de responsabilité, et une souffrance psychique associée. Cette faute peut être : réelle, exagérée, imaginaire ou héritée de normes sociales intériorisées. Tout cela amène, pour Aurélien Graton et François Ric[1] à un comportement de réparation de la faute causée.
Le philosophe Paul Ricœur, dans La symbolique du mal (1960), explique que la culpabilité ne se réduit pas à une simple émotion passagère. La faute laisse une trace intérieure. Selon lui, l’être humain donne du sens à ce qu’il vit à travers les récits, les symboles et le langage. Lorsqu’une personne se sent coupable, elle ne pense pas seulement avoir commis une erreur : elle réinterprète aussi ce qu’elle est, ce qu’elle aurait dû faire et l’image qu’elle a désormais d’elle-même. La culpabilité peut alors devenir un poids psychique durable. Certaines fautes continuent d’habiter intérieurement une personne longtemps après les faits, même lorsque rien ne peut plus être réparé ou changé.
b) Le poids de la faute
c) Pourquoi les mots comptent
Dans les émotions humaines, les nuances sont essentielles pour mieux se connaître et appréhender le monde social et ainsi pouvoir y répondre de manière équilibrée. La culpabilité peut facilement être confondue avec d’autres sentiments comme par exemple la honte, le regret, le remords. Faire ça, c’est risquer de mal comprendre ce que l’on vit réellement. Or, nommer précisément une émotion permet souvent : de mieux la comprendre, de moins la subir, et parfois de commencer à s’en libérer.
Psychologiquement, les mots ont un pouvoir structurant. Ils organisent notre manière de penser notre expérience intérieure. Et parfois, mettre un mot juste sur une souffrance retire déjà une partie de son chaos.
Sociologiquement, les mots dans notre univers social est ce qui nous permet de bien nous comprendre. Le langage corporel ne nous suffisant pas. La langue française est d’ailleurs très riche, il suffit de plonger dans un dictionnaire de synonymes. Pourtant, synonyme signifie des termes dont le sens se rapproche, pas que les termes soient identiques. Plus simplement, les mots participent aux repères de la société. Pour bien se comprendre et pouvoir (ré)agir de manière adéquate, il est crucial de bien connaître notre propre langue maternelle. C’est d’ailleurs sur ce terrain que les entreprises privées de par le marketing nous embrouillent les idées. Mais le monde politique en abuse également largement. Il suffit de les écouter un peu pour comprendre qu’on ne sait même pas de quoi ils parlent exactement. À ce propos, l’ouvrage de Vincent De Gaulejac et Fabienne Hanique, Le capitalisme paradoxant, un système qui rend fou (2015) développent l’idée quele capitalisme moderne fonctionne en envoyant aux individus des injonctions contradictoires permanentes. Mais le problème, c’est que ces contradictions ne sont pas accidentelles, elles deviennent un mode de gestion des individus où ces derniers finissent à titre individuel épuisé, culpabilisé, en burn-out, en perte de sens … La puissance de cette forme de domination très moderne est du au fait qu’elle ne vient pas d’une autorité directe mais par le fait que nous l’avons tous intériorisée : les gens se surveillent eux-mêmes, se mettent la pression eux-mêmes, culpabilisent eux-mêmes. Mais également entre nous, on attend des autres qu’ils répondent à ces injonctions, peut-être consciemment ou inconsciemment, nous le faisons tous…
À cela s’ajoutent certaines formes d’usage du langage pouvant être perçues comme manipulatoires, telles que la novlangue, les glissements sémantiques ou les formes de double discours. Ces usages du langage peuvent contribuer à brouiller la compréhension des enjeux et donner le sentiment que les termes employés ne reflètent pas toujours de manière claire et précise la réalité décrite. Paroles, discours, actes et manipulation de notre imaginaire qui participent à défaire nos repères.. Résultat, la société se défait sans que l’on comprenne pourquoi ni comment. D’ailleurs, le confucianisme (Vème siècle av. J.C) avait déjà compris l’importance du zhengming[1], soit le principe de « rectifier les noms » afin d’éviter de nombreux problèmes et troubles qui en découlent nécessairement.
[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Rectification_des_noms
2. Ce que la culpabilité n’est pas
a) La honte
La psychologue Helen B. Lewis, dans Shame and Guilt in Neurosis (1971), distingue clairement honte et culpabilité. Selon elle : la culpabilité concerne un acte : « J’ai mal agi » tandis que la honte concerne l’identité : « Je suis mauvais ». Cette distinction est fondamentale car la culpabilité et la honte n’emmènent pas aux mêmes comportements : lorsque la culpabilité peut conduire à reconnaître une erreur, à réparer, à restaurer le lien, la honte amène davantage au retrait, à l’isolement, à la dévalorisation de soi. Autrement dit la culpabilité critique le comportement, la honte condamne la personne entière, son identité.
b) Le regret
Le regret correspond au souhait qu’une situation passée ait été différente. On peut regretter une occasion manquée, une mauvaise décision, un mauvais timing sans pour autant avoir commis de faute morale. Le regret n’implique pas nécessairement une auto-condamnation. Il est plus léger et plus passager.
Le remords désigne une culpabilité plus profonde et plus douloureuse. D’ailleurs Vladimir Jankélévitch dans son ouvrage La mauvaise conscience publiée en 1933 sous forme de thèse et retravaillé plus tard pour donner l’ouvrage final, définit le remords comme étant lié au temps et est par là donc irrévocable : certains actes appartiennent désormais à un passé que rien ne peut supprimer. . Le remords devient alors une confrontation douloureuse au temps moral : ce qui a été fait ne peut plus être « défait ». Le remords possède une dimension paradoxale : il fait souffrir, mais il témoigne aussi d’une conscience morale vivante. Pour Jankélévitch, seul un être libre peut éprouver un véritable remords, car on ne regrette réellement que ce qu’on aurait pu choisir autrement. Le remords est souvent plus durable et plus envahissant que la culpabilité ordinaire car trouver l’apaisement ou le pardon envers soi-même est une tâche presque impossible.
c) Le remords
d) Les différences essentielles
Pour résumer les nuances entre culpabilité, regret, honte et remords :
Le regret regarde surtout le passé et les conséquences.
Il n’implique pas forcément une faute morale.
La culpabilité concerne la conscience d’avoir transgressé une règle, une valeur ou une attente.
Le remords est une culpabilité plus douloureuse et plus profonde, liée au mal réellement causé et au sentiment d’irréparable.
La honte ne condamne pas seulement l’acte, mais la personne elle-même.
Elle touche directement l’identité et l’estime de soi ainsi que le regard des autres.
3. À quoi sert la culpabilité ?
Aussi surprenant que cela puisse paraitre au premier abord, la culpabilité possède des utilités et nous allons tenter de les distinguer.
Pour éclairer les utilités de la culpabilité, nous allons schématiser le fonctionnement du cerveau humain en convoquant le modèle de l’appareil psychique de Sigmund Freud. Dans son ouvrage Le Moi et le Ça (1923), il décrit le fonctionnement psychique à travers trois instances :
a) La vision de Freud
Le Ça qui représente : les pulsions, les désirs et les besoins immédiats. Il fonctionne selon le principe du plaisir : « je veux maintenant »
Le Surmoi qui représente : les interdits, l’éducation et les règles sociales intériorisées, plus largement pourrions-nous dire la morale. C’est d’ailleurs souvent lui qui produit la culpabilité. Le Surmoi permet généralement de se penser que « ce n’est pas acceptable », « j’aurais dû faire autrement » ou encore de se juger.
Le Moi, en revanche, tente de maintenir un équilibre entre : les désirs du Ca, les exigences du Surmoi et la réalité extérieure.
Schématiquement, nous pouvons simplifier ainsi :
- le Ça veut,
- le Surmoi juge,
- le Moi tente d’éviter l’effondrement psychique et les catastrophes relationnelles.
b) Fonction morale et sociétale
En philosophie, Emmanuel Kant considère que la morale repose sur la conscience du devoir. Dans Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), il développe l’idée d’« impératif catégorique », c’est-à-dire d’agir de telle manière que notre comportement puisse devenir une règle universelle. Chez Kant, la culpabilité apparaît lorsqu’une personne agit contre sa propre conscience morale. La culpabilité devient alors un signal intérieur indiquant une contradiction entre : nos actes et nos valeurs morales.
Plus intemporelle et plus sombre, Karl Jaspers dans La question de la culpabilité (1946), cherche à comprendre comment penser la responsabilité humaine après les crimes du nazisme. Pour lui, toutes les culpabilités ne sont pas de même nature. Une personne peut être innocente juridiquement tout en ressentant une responsabilité morale, humaine ou politique. Il distingue alors plusieurs formes de culpabilité :
- La culpabilité criminelle qui concerne les actes condamnés par la loi et jugés par la justice
- La culpabilité politique qui concerne la responsabilité des citoyens dans les actes commis par un État ou un système politique en leur nom.
- La culpabilité morale qui relève de la conscience personnelle et des choix individuels. Une personne peut se sentir coupable d’avoir agi contre ses valeurs, même sans avoir enfreint la loi.
- La culpabilité métaphysique qui pour Jaspers est la forme la plus profonde. Elle désigne le sentiment de responsabilité humaine face à la souffrance d’autrui. Selon lui, le fait de laisser souffrir un être humain sans réagir peut engager notre conscience et créer de la culpabilité, même lorsque nous ne sommes pas directement responsables des faits.
À travers sa réflexion, K. Jaspers montre que la culpabilité ne concerne pas uniquement les fautes individuelles. Elle interroge aussi notre rapport aux autres, à la société, à la passivité, à l’indifférence et à notre responsabilité humaine collective. L’intérêt de le convoquer ici est de s’exercer à s’interroger sur ce qui nous appartient ou non en terme de responsabilité et donc de culpabilité.
Les travaux de June Tangney, professeur de psychologie aux Etats-Unis, montrent que la culpabilité peut avoir une fonction psychologique et sociale importante. Dans ses recherches sur la honte et la culpabilité menées à partir des années 1990, elle considère la culpabilité comme une émotion dite « prosociale », c’est-à-dire une émotion qui favorise le maintien du lien social et les comportements constructifs envers les autres. Selon elle, la culpabilité apparaît lorsqu’une personne estime avoir causé du tort par un comportement précis. Elle pousse alors davantage à réfléchir à ses actes qu’à condamner entièrement sa propre personne. C’est pourquoi la culpabilité peut favoriser : l’empathie, la prise de conscience,
la réparation, la responsabilité et les comportements prosociaux. Ce qui généralement amène une personne à reconnaître qu’elle a blessé quelqu’un, à comprendre les conséquences de ses actes, à présenter des excuses, à chercher à réparer le lien relationnel voire à modifier certains comportements. Concrètement, la culpabilité participe au vivre-ensemble. Elle agit comme une forme de régulation morale intérieure qui aide les individus à tenir compte des autres dans leurs actes et leurs décisions. Pour elle, la culpabilité se différencie de la honte car lorsque la culpabilité porte sur l’acte, la honte porte sur l’identité, ce qui n’entraîne pas les mêmes réactions psychologiques.
Généralement, la culpabilité pousse souvent à maintenir le lien avec les autres plutôt qu’à le fuir. Elle peut encourager la réparation et la responsabilisation. Tandis que la honte conduit plus souvent au retrait, à l’évitement, au silence, à la dissimulation ou à l’attaque défensive. Une personne honteuse cherchera parfois davantage à cacher ce qu’elle est censée être qu’à réparer ce qu’elle a fait.
Ainsi, dans une certaine mesure, la culpabilité peut avoir une fonction protectrice pour les relations humaines. Lorsqu’elle reste proportionnée et fondée sur une responsabilité réelle, elle permet : de reconnaître ses erreurs sans s’effondrer psychiquement, de préserver les liens sociaux et de maintenir une forme de conscience morale.
Le problème apparaît lorsque cette culpabilité devient excessive, permanente ou déconnectée de la réalité. Elle cesse alors d’aider à vivre ensemble et devient une source de souffrance psychique. Ce qui est malheureusement assez fréquent dans des sociétés où beaucoup d’individus finissent par se sentir responsables de tout, y compris de choses qu’ils ne contrôlent absolument pas.
c) Culpabilité et empathie
d) Liberté, Responsabilité et conscience
4. Les différentes formes de culpabilité
Pour synthétiser tout ce que nous venons de voir concernant les fonctions de la culpabilité, nous pouvons distinguer plusieurs formes de culpabilité. Elles ne se manifestent pas toutes de la même manière et ne produisent pas les mêmes effets psychologiques ou relationnels. Pendant que certaines culpabilités peuvent être utiles et structurantes, d’autres deviennent envahissantes, excessives ou déconnectées de la réalité.
Dans la vie quotidienne, il est important de pouvoir identifier la nature de sa culpabilité afin de mieux comprendre ce qui relève d’une responsabilité réelle et de ce qui relève d’une pression psychique, sociale ou relationnelle. Cela permet d’éviter soit de nier toute responsabilité ou de porter des fautes qui ne nous appartiennent pas réellement. L’équilibre est primordial.
a) Culpabilité réelle
La culpabilité réelle apparaît lorsqu’une personne reconnaît avoir objectivement causé un tort. Dans ce cas, la culpabilité peut permettre la prise de conscience, la réparation, les excuses, l’évolution personnelle. Lorsqu’elle reste proportionnée, cette forme de culpabilité participe au fonctionnement moral et social des relations humaines. Elle rappelle à l’individu qu’il vit parmi d’autres personnes et que ses actes ont des conséquences.
b) Culpabilité névrotique
Décrite notamment par Freud, elle correspond à une culpabilité excessive ou déconnectée de la réalité.La personne peut culpabiliser : d’avoir des besoins, d’être heureuse, de réussir, de poser des limites, ou simplement d’exister. Et cette culpabilité provient souvent d’un Surmoi très sévère, d’exigences morales excessives, d’une éducation culpabilisante mais également d’attentes intériorisées impossibles à satisfaire entièrement. La personne a alors tendance à se sentir “en faute” en permanence, même lorsqu’elle n’a objectivement causé aucun tort.
Cette forme de culpabilité peut devenir particulièrement épuisante psychiquement car elle maintient un sentiment chronique d’insuffisance ou d’illégitimité.
c) Culpabilité interpersonnelle
Elle concerne les relations affectives et sociales. Elle apparaît souvent dans les conflits familiaux, les séparations, les relations de dépendance affective et même dans le monde professionnel. Ici, la personne se sent responsable de l’émotionnel de l’autre (de leur souffrance, de leur déception, de leur frustration..). Ce qui peut l’amener à avoir des difficultés à dire non, à poser des limites, à prendre de la distance allant jusqu’à s’oublier en s’interdisant de faire des choix pour elle-même. Les sources possibles de cette culpabilité sont la peur du rejet, la peur de l’abandon, le besoin d’être aimé, en bref on cherche à protéger notre narcisse.
d) Distorsions cognitives
Ce dont il faut particulièrement être méfiant, c’est de nous-même : il faut connaitre physiologiquement notre façon de penser. En ça, les travaux en sciences cognitives apparaissent indispensables. Par exemple, Aaron T. Beck(1976) avec Cognitive Therapy and the Emotional Disorders montre que certaines pensées automatiques reposent sur des distorsions cognitives, c’est-à-dire des manières déformées d’interpréter la réalité. Ce qui entretient des culpabilités excessives comme les plus connus : « Tout est de ma faute », « Je dois satisfaire tout le monde », « Dire non est égoïste », « Si quelqu’un souffre, j’en suis responsable ». Ces schémas cognitifs peuvent devenir envahissants et épuisants. Il faut donc être vigilant à certaines distorsions cognitives susceptibles d’alimenter la culpabilité :
- La personnalisation : se croire excessivement responsable des émotions ou des problèmes des autres
- La sur-généralisation : à partir d’une erreur la personne généralise cette erreur à toute son identité
- Le raisonnement émotionnel : penser que parce que l’on se sent coupable, alors on est forcément coupable
- Les injonctions rigides comme « je dois », « il faut » : croire qu’il faut toujours satisfaire tout le monde ou être irréprochable
- La dichotomie (le tout ou rien) : voir les situations de manière extrême
- La catastrophisation : imaginer des conséquences dramatiques au moindre conflit ou à la moindre erreur.
5. Une émotion aussi construite par la société
a) Éducation
En sociologie, Émile Durkheim, explique dans L’éducation morale que la morale est un produit social, elle n’est pas innée. Pour lui, la société préexiste à l’individu et lui impose de fait ses règles. Ces règles sont transmises lors de la socialisation primaire (par l’éducation parentale) puis par la socialisation secondaire (par la confrontation de l’individu à la société). Ces deux socialisations, apprennent à l'enfant d’abord puis à l’adolescent et enfin à l’adulte à distinguer le permis de l'interdit, et à intégrer ce qu'il faut être pour être jugé digne et adéquat par son groupe. Ainsi, une partie importante de la culpabilité provient donc de l’éducation et des normes transmises.
b) Normes sociales
Par contre, la diversité humaine fait que toutes les sociétés ne valorisent pas exactement les mêmes comportements. Selon les contextes historiques, culturels, économiques ou religieux, certaines qualités deviennent plus importantes que d’autres. Certaines sociétés ou organisations sociales valorisent particulièrement : le sacrifice, la performance, l’abnégation, la conformité, la maîtrise de soi ou encore le dévouement au groupe. Pour exemple, les sociétés qui ont adopté le capitalisme contemporain valorisent beaucoup la productivité, la performance, la réussite, l’efficacité. Les conséquences, nous les connaissons bien : ralentir, échouer ou ne pas être performant comme attendu deviennent alors une source sous-estimée de culpabilité. Ici, la culpabilité est alors culturellement renforcée suite à l’éducation initialement transmises par la famille. Il faut également garder en tête que les normes sociales évoluent avec le temps, un comportement attendu aujourd’hui ne l’était pas forcément à une époque plus ancienne. C’est d’ailleurs ce que Norbert Elias dansLa Civilisation des mœurs a voulu exposer. Il montre comment, depuis la Renaissance, l'Occident a progressivement codifié les comportements (la façon de manger, de se tenir, de contrôler ses émotions). Ce qui était jugé normal au Moyen Âge (comme cracher par terre) est devenu source de honte et de culpabilité à mesure que les normes de civilité se sont durcies.
c) Contrôle intériorisé
De plus, dans Surveiller et punir (1975), Michel Foucault montre que les sociétés modernes déploient des dispositifs disciplinaires qui ne reposent plus sur la seule contrainte physique, mais sur l’intériorisation des normes. À travers ce qu'il nomme un « micro-pouvoir » c’est-à-dire une surveillance diffuse, invisible et continue, les institutions amènent les individus à s’auto-réguler. En intériorisant ce regard, théorisé par l'image du Panoptique, chacun anticipe la sanction et participe à son propre contrôle. Pour Foucault, ce dressage produit des « corps dociles » sous couvert d'une nécessité sociale. On pourrait penser au contrat social de Rousseau ou encore au Léviathan de Thomas Hobbes où tout ceci est indispensable afin de vivre en société. Pour Foucault, là où la société prétend éduquer et protéger pour permettre la vie en communauté, tout ceci dévoile une entreprise de normalisation et de rentabilisation des individus. L'auto-surveillance n'est pas le prix à payer pour la paix sociale, mais une soumission invisible où le sujet moderne devient, à son insu, le principal artisan de sa propre domination.
6. Les pièges de la culpabilité
a) Quand elle empêche de vivre
La culpabilité devient problématique lorsqu’elle empêche par exemple d’être épanoui, de réussir, de se reposer, de poser des limites ou encore de quitter une situation toxique. Je dirai même d’être bien dans sa tête et dans ses baskets. Nous venons déjà d’énumérer comment la culpabilité peut nous empêcher de vivre convenablement psychiquement. Je le redis ici, mais les distorsions cognitives sont nos premiers propres ennemis.
b) Le droit d’être épanoui
Certains d’entre nous et très certainement la majorité d’entre nous finissent par croire et intégrer qu’elles doivent souffrir pour être de « bonnes personnes » socialement. Elles peuvent ressentir de la culpabilité lorsqu’elles vont bien, lorsqu’elles réussissent, lorsqu’elles prennent soin d’elles-mêmes. Pour voir cela, nous pouvons convoquer Vincent de Gaulejac, sociologue clinicien dans ses différents ouvrages : La névrose de classe, L’histoire en héritage pour ne citer que ceux-là. Evidemment, la culpabilité seule ne suffit pas à éclairer la problématique du droit à être épanoui, mais elle en est un élément important. Nous venons de voir aussi tout le poids social qui façonne nos degrés et causes de culpabilité. Les connaître permet de trier et ainsi de tenter d’accéder à ce droit fondamental.
c) La peur de se choisir
La peur de se choisir fait directement appel aux directives inscrites en soi par l’éducation, la morale et les lois sociétales transmises par la famille. Pour nos sociétés occidentales contemporaines, se choisir revient à dire grossièrement d’être égoïste. Or, pour le bien d’une société, nous nous devons d’éprouver l’empathie et l’altruisme. Ces comportements participent de surplus, à l’estime de soi. Le sacrifice et le don de soi ne sont que des chimères au bien collectif car ces comportements amènent à l’épuisement, à l’insatisfaction au niveau individuel. Comment faire preuve de bonté si nous ne sommes pas à l’aise avec nous-même ?
Se choisir en respect de soi et de l’autre est primordial au bon fonctionnement de relations interpersonnelles et de la société. D’ailleurs, le succès du développement personnel ne témoigne-t-il pas de ce malaise... ?
7. Apprivoiser sa culpabilité
Après tout cela, nous ne pouvons pas blâmer la culpabilité. Nous avons vu qu’elle est un des piliers de la vie en communauté et des relations interpersonnelles. Sans elle, Christophe André (Chriostophe André, S’estimler et s’oublier, 2024, p.97), à juste titre nous rappelle que nous serions des psychopathes. Il n’est donc plus question de s’en défaire, de la faire disparaitre. Je pense que tout l’enjeu réside à l’apprivoiser. L’apprivoiser et non pas l’annihiler car nous devons la réguler dans son intensité pour trouver un équilibre où l’on peut exister sans s’effacer soi-même ni nier les autres. Réussir à trouver cette fluidité demande de s’interroger sur ce que nous ressentons, pourquoi nous le ressentons et qu’est-ce qu’on peut céder ou demander à l’Autre de céder. La société quant à elle, bien souvent ne cédera rien dans le temps qu’il nous est imparti face à nos culpabilités, mais nous avons le pouvoir et le devoir de lui demander de changer afin de s’adapter elle aussi aux individus.
Apprivoiser la culpabilité ne consiste pas à la comprendre uniquement de manière intellectuelle, mais à modifier la manière dont elle agit en soi. Il ne s’agit plus seulement de savoir ce qu’elle est, mais d’observer comment elle s’impose, se répète et se rigidifie dans l’expérience quotidienne.
a) Interroger sa légitimité
Face à une culpabilité, une première étape consiste à interroger sa base réelle : existe-t-il un tort objectivable, ou s’agit-il d’une interprétation subjective de la situation ?
Cette distinction permet de différencier ce qui relève d’une responsabilité concrète de ce qui relève d’une lecture excessive ou déformée de soi et des événements.
b) Se responsabiliser sans se condamner
Reconnaître une responsabilité ne signifie pas se réduire à une faute ni s’y enfermer. Comme nous l’avons vu, la responsabilité ouvre la possibilité d’une action : comprendre, réparer, ajuster. A l’inverse, l’auto-condamnation fige l’individu dans une identité fautive et empêche toute transformation. Autrement dit, une personne peut avoir mal agi sans être « mauvaise » pour autant. La culpabilité devient utile lorsqu’elle oriente vers une modification du comportement, et non lorsqu’elle se transforme en jugement global sur soi. Reconnaître ses responsabilités ne signifie ni se condamner ni se flageller. Bien au contraire, c’est plutôt remettre le curseur au bon endroit. La responsabilité peut exister sans critique permanente.
c) Retrouver une liberté intérieure
Apprivoiser la culpabilité consiste enfin à lui redonner son statut de signal intérieur et non de verdict définitif. Elle indique un décalage possible entre ce que l’on a fait, ce que l’on valorise et ce que l’on voudrait maintenir dans le lien à l’autre. La difficulté consiste à sa régulation : insuffisante ou absente, elle affaiblit la conscience morale et excessive, elle écrase la capacité d’agir.
L’équilibre se situe à l’endroit où la personne peut rester responsable de ses actes sans être psychiquement condamnée par eux.
8. Conclusion
Vers une culpabilité plus juste
La culpabilité peut nous aider à rester attentifs aux autres et à nos actes. Mais lorsqu’elle devient excessive, permanente ou destructrice, elle peut nous empêcher de vivre pleinement avec soi-même, avec autrui voire même en société en adoptant des comportements inadaptés.
Avant même de chercher à réguler la culpabilité, il est peut-être nécessaire d’apprendre à “s’autoriser à”. S’autoriser à exister, à poser des limites, à faire des choix, à ne pas porter seul ce qui ne nous appartient pas. Sans cette permission intérieure, la culpabilité risque de se maintenir indéfiniment, même lorsqu’aucune faute réelle n’existe plus.
Dans L’être et le néant (1943), Jean-Paul Sartre affirme que l’être humain est fondamentalement libre. Même refuser de choisir reste encore une manière de choisir. Cette liberté implique une responsabilité importante : nous sommes responsables de nos actes, mais aussi parfois de nos renoncements, de nos silences et de notre passivité. Cette idée peut devenir angoissante car elle confronte chacun à sa propre conscience morale.
Dans Eichmann à Jérusalem (1963), Hannah Arendt se rapproche tout en complétant Karl Jaspers dans le sens où elle développe la notion de « banalité du mal ». Elle montre que certaines personnes peuvent participer à des systèmes destructeurs non pas par monstruosité, mais par absence de réflexion critique, simple obéissance ou conformisme. Ici, la culpabilité ne devient alors plus seulement individuelle, elle interroge aussi notre rapport : à l’autorité, au groupe, aux normes sociales, et à notre capacité de penser par nous-mêmes. La question de la culpabilité devient alors aussi collective et politique.
Ainsi, pour plusieurs philosophes, la culpabilité est étroitement liée à notre liberté et à notre capacité à agir moralement.